Débat "port du voile": pour ceux qui n'y voyaient plus très clair (comme moi), une très belle mise au point de Bernard Wesphael dans Le Soir de ce 29 décembre
Laïcité et port du voile : d’abord, le droit du plus faible
Bernard Wesphael Député, chef du groupe Ecolo au Parlement wallon
mardi 29 décembre 2009, 09:04
Les intervenants sur la question du voile, il en est qui apportent plus que d’autres au débat. Vincent de Coorebyter est de ceux-là (cf. sa chronique titrée Les soi-disant modèles, publiée dans Le Soir du 29 septembre).
On dit souvent que la laïcité belge (neutralité de l’État) n’est pas la française. Le directeur du Crisp (Centre de recherche et d’information sociopolitiques) a rappelé qu’il n’y a pas d’opposition entre les deux : la laïcité française est « le strict équivalent de la neutralité en Belgique » dans sa triple définition (« liberté des cultes, mêmes droits pour les différents cultes et pour toutes les conceptions philosophiques, obligation de neutralité à l’égard des citoyens ») ; par contre, « les citoyens, eux, n’ont aucune obligation de neutralité, pas plus en France qu’en Belgique ».
Le port du voile pose une question plus ardue que celle des mutilations sexuelles féminines. Je veux en effet croire qu’il ne se trouve personne pour soutenir que celles-ci soient acceptables comme affirmation de foi ou d’identité. S’il est imposé, le voile peut être aussi une mutilation, psychologique ou symbolique ! En ce cas, il est condamnable : du foulard (voile couvrant nuque et cheveux, visage découvert) au niqab (voile intégral ne laissant paraître que le regard) et à la burqa (voile intégral avec grille dissimulant le regard), en passant par le hijab (voile intégral cachant le front, les oreilles et le cou, seule la face du visage est visible), il y a glissement de la signification religieuse ou identitaire vers le sexisme et la discrimination.
La Constitution garantit aux femmes et aux hommes l’égal exercice des droits et libertés (art. 11 et 11 bis), l’égalité des sexes (10), la liberté religieuse en matière d’enseignement (24) et le droit à un « enseignement dans le respect des libertés et des droits fondamentaux » (24). Des droits peuvent donc se heurter. Le législateur (et nul autre !) doit alors faire les arbitrages.
Avec Vincent de Coorebyter, je dirais encore qu’il faut aborder le port des signes religieux sous l’angle de la dialectique des droits fondamentaux et « cerner les enjeux non religieux, les principes les plus importants, qui relèvent des droits de l’homme et de la protection que l’État doit accorder à tous les individus ».
Les signes religieux doivent être acceptés s’ils expriment la foi et respectent celles/ceux qui le portent, comme ceux/celles qui le voient. Ce n’est pas le cas de la burqa et du niqab (sans parler du problème de sécurité publique).
S’il est affirmation identitaire, fruit d’une contrainte ou expression d’une soumission, le signe religieux doit être banni de l’espace public. Nulle part et en aucun cas, il ne peut autoriser un passe-droit ou un traitement différencié. Je pense ici aux revendications que certains portent derrière celle du port du voile (classes séparées, dispenses de cours : gymnastique, natation, biologie…).
La grande difficulté réside dans l’impossibilité d’évaluer le degré de contrainte ou de liberté réelle dans le port d’un signe religieux, voire convictionnel. Il peut exprimer soit la liberté individuelle soit une contrainte. Une bonne loi protège le faible contre le fort. A mon sens, le débat doit se poser dans ces termes : vaut-il mieux dix personnes frustrées de ne pouvoir arborer les signes de leur conviction, afin qu’une seule ne soit pas contrainte de les porter, ou dix personnes astreintes à l’enfermement dans des signes dont elles ne veulent pas pour qu’une soit libre de les afficher ?
Quand l’État départage des droits qui s’affrontent (ici la liberté de porter un signe versus celle de ne pas le porter), il doit protéger la partie faible, à savoir celle sujette à une contrainte. Ici et maintenant, il s’agit de protéger les personnes qui ne désirent pas porter de signe car, aujourd’hui, dans des segments (à mon sens, ultraminoritaires, mais particulièrement actifs) de la population de confession musulmane, la sphère privée (où l’État n’a en principe pas à s’immiscer, sauf violence ou discrimination) génère une pression favorable à ce port. Il résulte que la loi doit réglementer celui-ci dans l’espace public (là où l’État est « naturellement » compétent) pour préserver le droit des victimes potentielles à leur liberté individuelle.
La laïcité de l’État garantit le respect des philosophies et des religions. Etre laïque, c’est un état d’esprit qui fait confiance à l’homme et à l’humanité, affirme leur autonomie et refuse que les religions envahissent l’espace public et social, s’appuie sur les droits et libertés pour lutter en faveur d’un monde plus juste et une meilleure répartition des richesses.
Cela étant, il ne faut pas confondre le renforcement de la laïcité de l’État et la laïcité organisée, que je respecte évidemment en tant que telle. On peut donc être catholique, protestant, musulman, juif, bouddhiste, hindou, agnostique ou athée, et être en même temps un laïque, c’est-à-dire adhérer pleinement à l’impartialité de l’État et à l’État de droit.
Loin du « désenchantement du monde » énoncé par Marcel Gauchet il y a un quart de siècle, nos sociétés connaissent un retour du religieux et de l’identitaire. Ce retour est en partie la conséquence de l’insécurisation sociale croissante. Celle-ci brise les solidarités et met les individus en concurrence.
Face à la solitude et à un avenir incertain, beaucoup se raccrochent au réconfort que leur offrent des bateleurs de paradis à venir, dans ou hors les religions établies.
D’autres, parfois les mêmes, se réfugient dans l’appartenance à un groupe, dont ils espèrent en retour la solidarité, dont le recul de l’État providence les prive désormais à l’échelon citoyen.
La polémique sur le port du voile sert ainsi à détourner l’attention des effets de l’exclusion. La laïcité de l’espace public induit donc le combat pour une société plus juste. Il y a urgence.
Sans même parler de la votation suisse sur l’interdiction des minarets (qui montre à quels excès ils peuvent conduire), ton déplacé et stigmatisation compliquent le débat. Mon point de vue peut évoluer lors des assises de l’interculturalité, mais il me paraît que la question du port du voile (même légitimement étendue aux signes convictionnels) dépasse très largement son objet exprimé.
Il faut envisager sereinement le problème dans sa globalité et oser s’interroger sur ses causes profondes au lieu de se limiter aux symptômes.